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La vie de Perls et les débuts de la Gestalt-therapie Historique

La vie de Perls et les débuts de la Gestalt-thérapie

Historique

Le parcours de son inventeur, Friedrich dit « Fritz » PERLS (1893-1970), est une illustration étonnante des démarches anticonformistes et éclectiques qui ont pu être à l’origine des nouvelles thérapies. Il permet en outre de présenter un contexte foisonnant d’idées et de remises en question, dans lequel la psychanalyse est, rappelons-le, également présente. Friedrich Salomon Perls (qui adopta plus tard le surnom de Fritz) est né en 1893, dans le ghetto juif de Berlin.

Il vit dans un climat familial agité où il se heurte violemment à son père. Ce dernier méprisait son fils, le traitait de « tas de merde » et Fritz le haïssait à son tour (il ne se déplaça même pas pour ses funérailles !).

Sisters Else & Margareit and Fritz Perls

Tout au long de sa vie, Fritz Perls s’est rebellé contre toutes les images paternelles (dont Freud) et milita dans des mouvements anarchistes. Sa mère était une juive pratiquante, passionnée de théâtre et d’opéra (comme Fritz le restera toute sa vie). Elle se disputait très souvent avec son mari et les échanges  de coups n’étaient pas rares. Renvoyé de l’école à 13 ans, Fritz Perls est placé comme apprenti, mais, peu après, s’inscrit de lui-même dans une école libérale où il reprend ses études, tout en se passionnant pour le théâtre expressionniste, dans une troupe d’inspiration « gauchiste ». Plus tard, à New York, il fréquentera le Living Theater.                                                                          

Et la Gestalt lui permettra de développer son goût pour le jeu théâtral. Après avoir été blessé, gazé au cours de la 1ère guerre mondiale, il reprend ses études, obtient son diplôme de médecin à 27 ans et se spécialise en neuropsychiatrie.

Il commence alors une longue série de psychanalyses. A 33 ans, il entame sa première psychanalyse, avec Karen Horney, qui continuera à le soutenir tout au long de sa vie et l’accueillera, vingt ans plus tard, à New York. Parallèlement, il trouve un poste de médecin-assistant chez Kurt Goldstein.

Ce dernier poursuit des recherches sur les troubles de la perception chez les blessés du cerveau, à partir des travaux de la Gestalt-Psychologie.

C’est là qu’il rencontrera sa future femme, Laura,  qui deviendra à son tour psychanalyste et participera activement à l’élaboration de leur nouvelle méthode. Fritz Perls entreprendra ensuite trois autres psychanalyses, avant de s’installer lui-même comme psychanalyste. Son troisième analyste, Eugen Harnik, est particulièrement « rigoureux » : il respecte une neutralité distante permanente, évitant même de serrer la main de ses patients et ne prononçant pas plus d’une phrase par semaine. Pour prendre congé, sans dévoiler le ton de sa voix, il gratte le sol de son pied ! Perls poursuit cependant son analyse avec lui, très scrupuleusement, chaque jour, pendant dix-huit mois. Comme cela se pratiquait chez les psychanalystes orthodoxes, Harnik interdisait à ses patients, toute prise de décision importante durant toute la durée de la cure, afin que cette décision ne soit pas influencée par les aléas du traitement. Aussi, lorsque Fritz décide de se marier, il est amené à interrompre son analyse et « échange avec joie le divan psychanalytique contre le lit conjugal ».

Il est alors âgé de 36 ans et Laura en a 12 de moins. Wilhem Reich  (qui n’allait pas tarder à entrer en dissidence avec Freud), prend en charge la quatrième psychanalyse de Perls : ce sera tout sauf classique ! Reich pratiquait, au contraire de Harnik, une technique active, n’hésitant pas à toucher le corps de ses patients pour les aider à prendre conscience de leurs tensions. Il aborde très directement la sexualité (considérant l’orgasme comme un facteur équilibrant central) ainsi que l’agressivité, et il milite politiquement pour un marxisme très libéral – ce qui le fait d’ailleurs exclure du parti communiste. Il sera bientôt exclu aussi de la Société Psychanalytique internationale pour ses pratiques trop « engagées ». Mais Perls conservera beaucoup d’estime pour lui et développera par la suite, dans sa Gestalt, plusieurs principes reichiens.

En 1934, à 41 ans, Perls fuit l’Allemagne nazie et s’installe en Afrique du Sud, où il fonde l’Institut sud-africain de Psychanalyse. Il exerce de façon très orthodoxe : 5 séances par semaine, de 50 minutes chacune, sans aucun contact corporel avec les clients. Il dira plus tard qu’il était devenu « un cadavre calculateur, comme la plupart des psychanalystes de l’époque ». Sa clientèle est rapidement très importante, il devient un notable, riche et connu : il habite une luxueuse résidence avec tennis, piscine privée et piste de patinage sur glace ! Il pilote son avion et mène, avec son épouse, une vie bourgeoise, très mondaine. Mais cela ne dure pas.

Il se rend au Congrès international de psychanalyse, à Prague, et y présente une communication sur les résistances orales. Il y soutient que l’instinct de faim est aussi central que l’instinct sexuel et que l’agressivité est un comportement positif de survie, apparaissant dès les premières dents. L’accueil de ses collègues est glacial.

Freud lui adresse tout juste quelques mots et Reich le reconnaît à peine – alors qu’il l’avait reçu en analyse tous les jours, pendant deux ans ! Perls est profondément offensé et il conservera toute sa vie une animosité envers ses anciens maîtres. De retour en Afrique du Sud, il rédige son premier livre « Le Moi, la Faim et l’Agressivité », qui sera publié en 1942. La 1ère édition est sous-titrée « Une révision de la théorie de Freud »… On y voit se dessiner déjà ce qui, après 9 ans de gestation, deviendra la Gestalt-thérapie: en particulier l’importance du moment présent, la place du corps, le contact direct, la valorisation des sentiments, l’approche globale et le développement de la responsabilité du patient.

Après la Deuxième Guerre mondiale, en 1946, Perls décide de tout quitter, sa famille, sa situation confortable, sa clientèle fortunée et il part à l’aventure, pour une nouvelle vie aux Etats-Unis. Il a 53 ans. A New York, il se constitue une nouvelle clientèle, toujours comme psychanalyste (bien que « déviant ») ; il utilise encore le divan traditionnel, sans mobilisation corporelle effective et travaille essentiellement sur un mode verbal. Il aura donc exercé en tout pendant 23 ans comme psychanalyste, avant d’inaugurer officiellement sa nouvelle méthode, en 1951, à l’âge de 58 ans. A New York, il reprend, comme lors de ses jeunes années, une vie de Bohème, parmi les « intellectuels de gauche », écrivains et hommes de théâtre de la « nouvelle vague ». Il fréquente le Living Theater, qui prône l’expression immédiate du ressenti, ici-et-maintenant, à travers le contact direct et spontané avec le public, l’improvisation et non l’apprentissage traditionnel de rôles par répétitions. Sa femme l’a rejoint à New York et, tous les mercredis soirs, se réunit chez eux le Groupe des Sept, comprenant, en plus des deux Perls,

Paul Goodman (un écrivain polémiste qui mettra en forme les manuscrits de Perls), Isadore From (un philosophe phénoménologue qui fera connaître la Théorie du self) et Paul Weisz (qui initie Perls au Zen).

C’est donc en 1951 que parait le livre princeps, baptisé Gestalt Therapy, rédigé pour l’essentiel par Paul Goodman à partir de notes manuscrites remises par Perls. Ce livre est écrit dans un langage obscur et ne remporte que peu de succès : quelques centaines d’exemplaires à peine sont vendus (il faudra attendre vingt ans encore pour que Isadore From le fasse connaître, au moment où la Gestalt-thérapie venait de faire enfin sa « percée»). À partir de 1952, Perls, sa femme, Goodman et From commencent à enseigner la nouvelle méthode dans deux modestes instituts, à New York et à Cleveland, près de Chicago. Le succès demeure limité, les étudiants sont encore peu nombreux et Perls entreprend des tournées d’information pour tenter de faire connaître son approche dans toute l’Amérique : du Canada (au Nord), à la Californie (à l’Ouest), à la Floride (au Sud).

Nous voici en 1956 : Perls est découragé et fatigué de « prêcher dans le désert ». Il s’éloigne de sa femme Laura, il est cardiaque, il a 63 ans, considère sa vie comme « achevée dans l’indifférence générale et l’incompréhension » et décide de prendre sa retraite à Miami, au soleil de Floride. Il loue un petit appartement, où la lumière pénètre à peine. Il vit seul, sombre et retiré. Il reçoit quelques clients en thérapie, mais il n’a aucun ami. Il n’a plus aucune activité sexuelle, par crainte d’une crise cardiaque… Et voici le miracle ! Marty, une jeune femme de 32 ans, tombe amoureuse de lui. L’amour réveille l’énergie défaillante de l’homme vieilli et s’ouvrent alors deux années de passion et de bonheur tardif… Jusqu’à ce que Marty le quitte pour un amant plus jeune ! Fritz reprend alors une vie d’errance, faisant des conférences et démonstrations de ville en ville. À l’âge de 70 ans, il entreprend ensuite un tour du monde de dix-huit mois et séjourne notamment dans un petit village de jeunes artistes « beatniks » en Israël. Il est fasciné par leur mode de vie libertaire et confiant et se remet lui-même à la peinture. Puis, il se rend au Japon et s’installe pour quelques mois dans un monastère zen, mais sans y rencontrer le satori, l’illumination espérée. Il rentre fort déçu.

En avril 1964, Perls s’établit à Esalen, baptisée depuis « La Mecque de la psychologie humaniste », où 2 jeunes Américains, passionnés de psychologie et d’orientalisme, venaient de monter un Centre de Développement du Potentiel humain et faisaient venir d’éminents conférenciers pour animer séminaires et stages. Fritz y organise quelques sessions de Gestalt et multiplie les démonstrations. Mais son heure n’était pas encore venue : la plupart de ses stages n’attiraient que 4 ou 5 participants ! Et voici le grand mouvement planétaire de 1968, amorcé par le “ras-le-bol” des étudiants californiens, lassés de l’american way of life. À quoi bon amasser des richesses, si l’on n’est pas heureux ? La poursuite éperdue de l’avoir, et de l’avoir plus, fait place à une quête de l’être et de l’être mieux.

On recherche la qualité de vie, on abandonne costumes et cravates pour le jean délavé, on délaisse les grosses usines pour la Cottage industry (télétravail à domicile, en petite équipe, favorisé bientôt par la micro-informatique et la télécommunication). C’est le règne du Small is beautiful et du Paradise now, tandis que fleurissent à Paris les affiches sur les murs :

« Défense de ne pas afficher », « L’imagination au pouvoir », « Il est interdit d’interdire », « La poésie est dans la rue », etc. 

Le magazine Life présente les idées de Perls, sa recherche d’une vie authentique, dans le contact direct d’homme à homme, sans artifice. Ses séminaires « explosent » brusquement : plus de 300 personnes viennent l’écouter chaque jour et se disputent pour « travailler » avec lui quelques minutes. Il inaugure de nouvelles techniques spectaculaires de dialogue public avec soi-même : le « client » monte sur scène, s’assoit sur le « hot seat » (littéralement : « siège brûlant », mais en argot cette expression désigne aussi la chaise électrique du condamné à mort ! ), face à une chaise vide et interpelle ses proches – ou plutôt l’image intérieure qu’il se fait d’eux :

« Maman, pourquoi es-tu morte si tôt ? Tu m’as abandonné alors que j’avais encore besoin de toi ; je t’en veux terriblement »… Perls observe le ton de la voix, la posture, la direction du regard, le processus de l’échange imaginaire, beaucoup plus que le contenu du discours. Se parlant à lui-même, ou interagissant avec Perls, le client prend conscience de pans entiers de sa personnalité qui étaient restés dans l’ombre, camouflés sous des introjections (ce qu’on m’a appris à penser et qui n’est pas toujours conforme à mon sentiment profond – par exemple :

« Je ne peux en vouloir à un pauvre malade ou Un homme ne doit pas pleurer ») ou encore ravalés, « rétrofléchis ». Ses séminaires sont enregistrés en vidéo et l’un d’entre eux est publié en 1969, sous le titre Gestalt Therapy verbatim (traduit en français sous le titre : « Rêves et existence en Gestalt-thérapie »). Cela contribue à la notoriété de la nouvelle méthode. De nombreux spécialistes se déplacent de partout pour voir le génial Perls à l’œuvre. Ils expérimentent des sessions de travail avec lui.  

Perls décide alors de fonder une communauté, un « kibboutz », où l’on puisse « vivre la Gestalt 24 heures sur 24 ». Après être passé de la Gestalt individuelle à la Gestalt en groupe, il passe de la Gestalt en groupe à la Gestalt dans la vie quotidienne. Il achète un vieux motel de pêcheurs sur l’île de Vancouver, au bord de la côte ouest du Canada et s’y installe avec quelques fidèles disciples. Tout le monde partage son temps entre psychothérapie, formation et travail collectif. Perls se dit « enfin heureux et comblé ». Mais son bonheur est de courte durée : l’hiver suivant, au retour d’un dernier voyage en Europe, il meurt en mars 1970, d’une crise cardiaque, terminant ainsi un long parcours, totalement atypique.

(synthèse biographique tirée du site: http://psycho.univparis5.free.fr/)

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